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Selon une réflexion menée par John M. Ulimwengu, Ph, « le développement des infrastructures et son arrimage aux bassins de production (agricole, minière, touristique, etc.) à travers l’ensemble du territoire national devrait constituer un facteur déclencheur de l’émergence de la RDC par la réduction du coût de production et l’amélioration de la qualité des biens et services. ».

Dans cette analyse que nous publions, sans commentaire de notre part, il affaire qu’en incitant l’ensemble des Congolais à l’amélioration de la productivité aussi bien au niveau national que local, une telle plate-forme d’infrastructures a le potentiel d’accélérer le processus de développement spatial, équilibré et auto-entretenu avec d’énormes effets d’entrainement sur les autres secteurs de la vie nationale (Commerce, Services, Education, …).

John M. Ulimwengu est Conseiller principal au Cabinet du Premier Ministre, Matata Ponyo, en charge du Collège Agriculture.

  1. De la relation entre la croissance et la pauvreté

La relation entre la croissance économique et la pauvreté est un sujet largement débattu, sur lequel les experts comme les politiciens ont des avis variés. Sans nul doute, les évidences empiriques démontrent que les pays les plus développés sont ceux qui ont le PIB par habitant le plus élevé. De là, la perception selon laquelle il existe une forte corrélation entre le niveau du PIB par habitant et le taux de pauvreté. Cependant, le PIB par habitant comme indicateur ne raconte pas toute l’histoire.

En effet, le PIB par habitant est calculé en divisant le PIB par la population. Cette mesure ne dit rien ni sur la manière dont les revenus sont distribués ni comment ils sont utilisés. La croissance du PIB par habitant peut être le résultat de l’augmentation de revenus des groupes des personnes les plus riches de la communauté, alors que les revenus des personnes plus pauvres restent inchangés. La croissance peut également être le résultat des dépenses faites en faveur des riches sans considération pour les besoins des pauvres.

La croissance du PIB ne s’accompagne donc pas nécessairement de la réduction de la pauvreté ou du développement social et économique inclusif. En fait, la preuve empirique de la relation entre le développement et la pauvreté reste l’objet de débats. Il faut également y ajouter la controverse sur les mécanismes par lesquels la croissance économique peut réduire la pauvreté.

Il est vrai que plusieurs s’accordent à reconnaître que pour qu’une croissance intensive se traduise en réduction de la pauvreté, elle doit provenir du secteur le plus « productif », alors que le secteur le « moins productif » a besoin d’une croissance intensive de la productivité pour induire une baisse significative de l’indice de pauvreté.

Il s’ensuit que l’effet de la croissance sur la pauvreté dépend du profil de la croissance (son potentiel en termes de création d’emplois et d’impulsion de la productivité), la localisation sectorielle des pauvres, et le degré de mobilité entre les secteurs.

Il faut admettre que l’ultime objectif de la croissance est l’amélioration substantielle des conditions de vie de la majorité de la population par l’amélioration de leur accès aux biens de base que sont le logement, l’alimentation, la santé, l’éducation et l’habillement. Cette amélioration doit être induite par l’augmentation des revenus des ménages, de l’Etat et des entreprises comme résultat de l’augmentation de la production globale, donc de la croissance.

       2. Des questions fondamentales

Cette corrélation triangulaire, que tous souhaitent, entre l’augmentation réelle de la production globale (croissance), l’augmentation des revenus des agents économiques et l’amélioration des conditions de vie de la population, n’est malheureusement pas automatique et nécessite la réalisation de deux corrélations fondamentales :

  1. La croissance augmente-t-elle nécessairement les revenus des agents économiques ? i) Ménages : mis à part les transferts de l’Etat et des entreprises aux ménages, l’effet de la croissance sur le revenu des ménages n’est possible que lorsque le(s) secteur(s) à l’origine de la croissance utilise(nt) une proportion importante des ménages ; particulièrement ceux à faible revenu.
  2. En effet, plus faible est le revenu de départ, plus important sera l’effet de la croissance tirée par un secteur pro-pauvre ; ii) Etat : il faut que les revenus fiscaux et non-fiscaux de l’Etat augmentent par le fait de la croissance. Ceci suppose que le système fiscal en place est à même d’identifier et de collecter ce qui est dû à l’Etat, mais surtout qu’il n’y ait pas de « suintements » dans le système ; iii) Entreprises : par la rémunération du capital investi à un niveau tel que les entreprises réalisent des bénéfices distribuables.

Il s’ensuit qu’il est tout à fait plausible d’observer une croissance sans observer l’augmentation des revenus de l’un ou l’autre agent économique.

  1. L’augmentation des revenus améliore-t-elle nécessairement les conditions sociales ? Le fait que la croissance ait induit l’augmentation des revenus (ce qui peut ne pas arriver) ne veut pas nécessairement dire que les conditions sociales de la population vont s’améliorer. En effet, l’affectation du revenu est le fait d’une décision personnelle de l’agent économique en fonction de ce qu’il juge comme optimal compte tenu des conditions en présence.

A titre d’exemple, il y a très peu d’incitations pour une entreprise à investir dans les secteurs sociaux considérés comme biens publics pour lesquels il est difficile d’exclure celui qui n’a pas investi. On entre ici dans ce que les économistes appellent « le drame de la chose commune » : tout le monde veut en jouir, mais personne ne veut y investir. Il en est de même d’un ménage qui peut décider d’affecter le surplus de revenu induit par la croissance ailleurs que dans les secteurs sociaux. D’où l’importance du comportement de l’Etat, garant du bien-être collectif, afin de « contraindre » ou « inciter » les autres agents à participer à l’augmentation aussi bien de l’offre que de la demande des biens sociaux. Un tel comportement bénévole de l’Etat n’est possible que dans un contexte de bonne gouvernance. Vue sous cet angle, la bonne gouvernance cesse d’être une corvée imposée de l’extérieur.

  1. Du « miracle » congolais

Ce simple cadre conceptuel permet de comprendre ce que certains qualifient de « miracle congolais » : croissance élevée (tirée par le secteur minier), stabilité macro-économique et amélioration des indicateurs sociaux.

En effet, pour le moment, la croissance en RDC est tirée par le secteur minier  qui n’est pas à forte intensité de main-d’œuvre ; donc ne peut pas induire directement une augmentation substantielle du revenu des ménages. Par conséquent, seuls les entreprises (propriétaires du capital) et l’Etat (si le système fiscal est performant) sont capables d’augmenter leurs revenus à la suite de l’augmentation de la production minière.

Néanmoins, puisque la plupart des entreprises minières évoluant en RDC sont des capitaux étrangers, il est évident que leurs revenus ne sont pas nécessairement reversés en RDC. Ceci réduit d’autant les effets de cette croissance sur les revenus intérieurs du pays.

Il va sans dire que seul l’Etat congolais, avec une portion infime du revenu généré par la croissance, est capable (sous condition d’une bonne gouvernance) d’induire de manière volontariste une corrélation entre la croissance et l’amélioration des conditions sociales de la population. En fait, c’est presqu’un miracle que l’Etat congolais soit en mesure d’initier des grands projets dans les secteurs de la santé, de l’éducation, de l’agriculture, des infrastructures, etc.

En réalité, le miracle congolais tient au fait que, pour établir le lien entre la croissance et l’amélioration des conditions de vie de la population, le gouvernement devrait, de manière volontariste et simultanément:

i) améliorer sa capacité de mobilisation de recettes, particulièrement dans le secteur minier ;

ii) améliorer la qualité des dépenses publiques, en augmentant notamment l’offre des services sociaux tels que l’éducation et la santé ;

iii) initier des projets de transformation de l’économie congolaise, seule condition pour garantir une corrélation structurelle et durable entre la croissance et l’amélioration des conditions de vie de la population.

Dans le domaine social, la qualité de la croissance économique et l’impact des réformes ne sont pas encore suffisants pour permettre une réduction significative de la pauvreté, mais les efforts du Gouvernement dans ce domaine sont inlassables et soutenus. En effet, une série des projets de grande envergure sont en cours, notamment dans le secteur de la santé et de l’éducation. Les efforts consentis dans ces deux secteurs visent à l’amélioration de la qualité de services médicaux et d’enseignement, afin de les rendre accessibles à tous et à assainir le cadre de vie en milieu rural :

  • Réhabilitation, équipement et approvisionnement en médicaments essentiels et intrants spécifiques de 66 hôpitaux de référence et 330 centres de santé.
  • Construction et réhabilitation de 1000 nouvelles écoles de mai 2013 à mai 2014.
  • Poursuite de la gratuité de l’enseignement de base. Pour encadrer cette mesure, le Gouvernement alloue les frais de fonctionnement à toutes les écoles primaires ainsi qu’aux bureaux gestionnaires qui sont des services chargés de gérer au quotidien l’école. A mi-parcours, l’évaluation de la mesure de la gratuité indique que plus d’un million d’enfants en âge de scolarité ont retrouvé le chemin de l’école et l’on observe une nette amélioration du taux de parité entre filles et garçons.

Les efforts du gouvernement dans les secteurs sociaux ont permis d’obtenir des résultats significatifs par rapport aux objectifs suivants :

Réduire l’extrême pauvreté et la faim. L’incidence de la pauvreté est évaluée à 63,4% en 2012 alors qu’elle se situait à 71,3% en 2005.

Assurer l’éducation primaire pour tous. Le taux net de scolarisation (TNS) a atteint 90,5% en 2012, contre 75% en 2010 et 51,7% en 2001. Le taux brut de scolarisation (TBS) a, quant à lui, atteint 98,4% pour l’ensemble du pays. Le taux d’alphabétisation s’est accru en passant de 69,3% en 2007 à 80,1% en 2012.

Promouvoir l’égalité des sexes et l’autonomisation des femmes. L’accroissement du taux d’admission scolaire observé dans l’ensemble du pays entre 2010 et 2012 est presque équitablement réparti entre garçons et filles avec respectivement 15% et 16%. Au niveau primaire, le ratio fille/garçon dans la ville de Kinshasa a atteint 1,01, soit un niveau supérieur à la cible de 1,0.

Réduire la mortalité infantile. Après avoir légèrement augmenté entre 2007 et 2010 en se situant respectivement à 148 et 158‰, le taux de mortalité des enfants de moins de 5 ans a fortement baissé et s’est situé à 104‰ en 2013. Il en est de même du taux de mortalité infantile qui est passé de 98‰ en 2007 à 97‰ en 2010 et s’est situé à 58‰ en 2013. Le taux de vaccination des enfants de 12 à 23 mois est passé de 30,6% en 2007 à 48% en 2010 et à 71,6% en 2013-2014.

Améliorer la santé maternelle. La mortalité maternelle est en baisse, passant de 930 à 540 décès pour 100.000 naissances vivantes entre 1990 et 2010. Les accouchements assistés par un personnel qualifié sur l’ensemble du pays sont en nette progression et se situent à 80,1% en 2013-2014, contre 61% en 2001 et 74% en 2010.

Combattre le VIH/SIDA, le paludisme et d’autres maladies. La prévalence du VIH/SIDA est passée de 5% en 1990 à 1,2% en 2012 pour l’ensemble du pays. La propagation est presque stoppée pour toutes les catégories de la population et la tendance est inversée depuis 2010.

  1. Des considérations finales

Il faut reconnaitre que la fragilité des résultats obtenus jusque-là tient du fait que la croissance actuelle provient essentiellement du secteur minier et des services (Banques, Télécommunications, etc.) qui emploient une proportion faible de la population congolaise, limitant ainsi des éventuels effets d’entrainement en termes de revenu. Cette situation force le gouvernement à mettre en place des mécanismes de transfert pour arriver à redistribuer les effets de la croissance.

A long terme, sans une augmentation substantielle des revenus des ménages par l’emploi, ces mécanismes de transfert deviennent complètement inefficients et coûteux. D’où la nécessité d’ancrer l’économie à un secteur ayant un potentiel élevé en termes d’effets d’entrainement directs non seulement sur les ménages, mais aussi sur les autres secteurs de l’économie nationale. Le développement des parcs agro-industriels à travers le pays et le lancement bientôt des Centres de Développement Intégré (CDIs) au niveau de chaque territoire du pays, participent à cet objectif.

Enfin, dans le but de déclencher la transformation structurelle de l’économie congolaise, le Gouvernement a initié un programme cohérent et intégrateur sous forme d’une plateforme d’infrastructures d’appui aux activités devant lever rapidement les contraintes qui pèsent principalement sur l’offre. Les investissements à réaliser, dans le cadre de ce programme, sont ceux qui sont reliés aux sites prioritaires identifiés pour relancer la compétitivité dans les secteurs productifs.

En effet, le développement des infrastructures et son arrimage aux bassins de production (agricole, minière, touristique, etc.) à travers l’ensemble du territoire national devrait constituer un facteur déclencheur de l’émergence de la RDC par la réduction du coût de production et l’amélioration de la qualité des biens et services.

En incitant l’ensemble des Congolais à l’amélioration de la productivité aussi bien au niveau national que local, une telle plateforme d’infrastructures a le potentiel d’accélérer le processus de développement spatial, équilibré et auto-entretenu avec d’énormes effets d’entrainement sur les autres secteurs de la vie nationale (Commerce, Services, Education, …) ; ce qui conduit à la diversification de l’économie, et donc à renforcer sa résilience et sa compétitivité pour garantir une amélioration significative et durable des conditions de vie de la population.

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